
Le travail de nuit influe sur la santé des soignants, mais la perception négative est négligée. Une étude souligne son impact discriminant sur la qualité de vie au travail. Des chercheurs explorent cette question.
Lorraine Cousin-Cabrolier et Fabienne Marcellin, ingénieures de recherche en santé publique, ont mené l'étude Aladdin à l'AP-HP de juin à septembre 2020, examinant les impacts du travail nocturne des hospitaliers pendant la crise Covid-19. Financée par divers organismes, l'étude révèle des préoccupations au-delà de la santé mentale et des troubles liés aux stupéfiants. Les soignants de nuit expriment leur malaise face aux représentations de leur activité, soulignant un aspect crucial souvent négligé.
Repères
L'étude Aladdin a ciblé entre le 15 juin et le 15 septembre 2020 tous les soignants de nuit, soit 12 000 personnes potentielles. Les médecins n'ont pas été inclus dans ce travail. Réalisée entre les deux premières vagues de l'épidémie, l'étude a impliqué la mise en place d'un questionnaire en ligne auquel 1 585 soignants se sont connectés. Il s'agit majoritairement d'infirmiers (53,5%), d'aides-soignants (37%), puis de sages-femmes (4,3%), et moins de 1% de cadres. Une large majorité effectuait un travail en 10 heures (63%) et un tiers en 12 heures. Ces éléments sont aussi intégrés dans la thèse, en cours de publication, de Lorraine Cousin-Cabrolier2. Elle en a présenté les grandes lignes lors d'un webinaire organisé par l'Institut pour la recherche en santé publique (IRESP) le 8 novembre dernier et disponible ci-dessous.
Approche globale de la santé des soignants de nuit : Lorraine Cousin-Cabrolier, chercheuse post-doctorante à l'AP-HP et à l'INSERM, a mené des entretiens semi-directifs avant l'Enquête ALADDIN (format PDF - 399 Ko). Bien que non diagnostique, l'étude révèle que la situation des soignants nocturnes n'est pas nécessairement plus préoccupante que celle de la population générale. La consommation de somnifères est légèrement plus élevée (2,4%), tandis que la consommation quotidienne d'alcool est inférieure à la moyenne, bien que près de la moitié des participants présentent un risque pour leur santé. Ces résultats, loin d'être optimaux, nuancent les perceptions alarmistes.
La perception et la représentation du travail de nuit impactent significativement le niveau de qualité de vie au travail.
- Fabienne Marcellin, ingénieure à l'Inserm
Analyse de la qualité de vie au travail :
Fabienne Marcellin, ingénieure de recherche à l'Inserm, examine l'impact des perceptions négatives du travail nocturne sur la santé mentale. Prévalence de l'anxiété (19%), dépression (8%), stress post-traumatique (11%), et insomnie légère (9%) avec une prévalence élevée de dépression comparée à la population générale. Au-delà des risques, l'étude souligne l'influence significative de la perception du travail de nuit sur la qualité de vie au travail, surtout pour les sages-femmes, soulignant un besoin de reconnaissance. Cet aspect crucial a été récemment exploré dans une publication anglaise.
C'est la priorité absolue : changer cette image du travail de nuit qui prend presque la forme d'une discrimination.
- Lorraine Cousin-Cabrolier, ingénieure à l'AP-HP
Des attentes fortes de reconnaissances
En outre, les chercheurs ont interrogé les soignants sur les interventions qui pourraient être envisagées pour améliorer leur qualité de vie au travail. Parmi les interventions sur le bien-être ou la réduction des risques, l'amélioration de l'image du travail de nuit apparaît comme une attente prégnante. "C'est la priorité absolue : changer cette image du travail de nuit qui prend presque la forme d'une discrimination", indique Lorraine Cousin-Cabrolier. Ainsi, rappellent les chercheuses, prétendre "qu'on ne fait pas grand-chose la nuit", c'est méconnaître le fait que "la nuit, on travaille différemment" et de fait dévaloriser cet exercice. "Aujourd'hui le travail de nuit en 12 heures crée une rupture dans la continuité de l'information, les soignants de nuit ont un sentiment d'isolement", poursuit Lorraine Cousin-Cabrolier. Pire encore : ils ont eux-mêmes une image dégradée de leur activité.
L'enquête pointe un phénomène "d'auto-stigmatisation". La stigmatisation — par "la famille, les collègues, parfois même les patients" — amène en effet les soignants à internaliser la dévalorisation de leur travail. Près d'un quart des répondants (23,5%) indique que leur mission est "moins importante" ou que la charge de travail est "moindre". "Au-delà des attentes en termes de revalorisation salariale, il faut donc aussi prendre en compte les attentes fortes des soignants en termes de reconnaissance, de valorisation, y compris auprès des collègues qui exercent de jour", considère Fabienne Marcellin. De quoi donner de nouvelles perspectives d'évolution à l'étude Aladdin. "Nous aimerions travailler sur la manière dont cette perception négative peut être renversée", conclut Lorraine Cousin-Cabrolier. L'équipe recherche actuellement des financements pour pouvoir lancer ce nouveau projet.
Source: Clémence Nayrac

