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Délégation des actes en soins : quand le « sale boulot » devient une question de hiérarchie

Délégation des actes en soins : quand le « sale boulot » devient une question de hiérarchie

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Alors que les discussions autour du transfert de compétences médicales vers les infirmiers s’intensifient, il est intéressant de se pencher sur la sociologie du travail pour mieux comprendre les enjeux profonds de la délégation d’actes. Une réflexion inspirée par les travaux du sociologue Everett C. Hughes et relayée dans un article original de Laure Martin, cadre de santé, sur le site infirmiers.com.

La délégation, une conséquence de l’évolution des soins

Dans les établissements de santé, la multiplication des actes médicaux — notamment en raison des avancées technologiques — pousse à une redistribution des tâches entre les professionnels. Cette répartition ne se fait pas sans questionnements, notamment sur le sens et la valeur des actes délégués.

Dans les années 1950, le sociologue américain Everett C. Hughes s’est penché sur le travail infirmier. Sa question fondatrice était simple, mais révélatrice : « Pourquoi telle tâche est-elle accomplie par un infirmier plutôt que par un autre professionnel ? » Cette interrogation soulève l’idée que la division du travail en soins est toujours un équilibre fragile entre coopération et tensions.

Le "sale boulot" : une notion sociologique bien réelle

Hughes a été l’un des premiers à introduire la notion de « dirty work » (ou sale boulot) dans le champ du soin. Ce terme désigne les tâches perçues comme ingrates, dévalorisées, voire dégradantes, et que l’on tend à déléguer aux professionnels les moins bien placés dans la hiérarchie. Il peut s’agir de soins corporels intimes, de gestes répétitifs, ou encore de contacts jugés « dérangeants ».

Ce phénomène se manifeste clairement dans le glissement de certaines tâches vers les aides-soignants. La prise de température, autrefois réservée aux médecins, est passée aux infirmiers, puis aujourd’hui souvent confiée aux aides-soignants. Le même glissement s’observe pour la prise de tension artérielle, récemment intégrée aux compétences des aides-soignants via leur diplôme d’État.

Une question de statut autant que de fonction

La sociologue Anne-Marie Arborio, dans ses recherches sur le travail des aides-soignants, reprend cette idée de « sale boulot » en soulignant que plus la tâche est perçue comme salissante ou humiliante, plus elle est éloignée des professions dominantes. Elle évoque même que l’aide-soignant incarne parfois ce qu’elle nomme le « sale boulot absolu », notamment à cause de sa proximité avec les déchets corporels.

Jean Peneff, autre sociologue reconnu, va dans le même sens en indiquant que le contact avec la saleté est un critère de différenciation sociale à l’hôpital. Plus un professionnel est haut placé, moins il est confronté à ce type de tâches : le médecin délègue à l’infirmier, qui délègue à l’aide-soignant, qui lui-même peut parfois transmettre certaines tâches aux agents de service hospitaliers.

Et si l’on valorisait ces gestes du quotidien ?

Une piste intéressante est de s’interroger sur la perception sociale des soins dits « sales » dans d’autres contextes. Par exemple, lorsque l’on s’occupe d’un proche malade à domicile, ces gestes ne sont plus dévalorisés mais perçus comme nobles, remplis d’amour et de dévouement.

Alors pourquoi ne pas appliquer cette revalorisation dans le cadre professionnel ? Comprendre le rôle psycho-affectif de ces gestes, leur impact sur la relation soignant-soigné, et les anoblir, pourrait transformer la manière dont la société perçoit certaines fonctions pourtant essentielles dans le soin.

Une division du travail en constante évolution

Pour conclure, la délégation d’actes ne répond pas seulement à une logique d’efficacité ou de compétence. Elle est aussi le reflet d’un rapport de pouvoir, d’un jeu de reconnaissance sociale, et d’un cloisonnement institutionnel. Il est temps de repenser ces barrières, et de redonner de la valeur à tous les gestes de soin, qu’ils soient techniques, relationnels ou perçus comme subalternes.

D’après l’article original de Laure Martin, cadre de santé, publié sur infirmiers.com
Inspiré des travaux de Everett C. Hughes, Anne-Marie Arborio, et Jean Peneff.

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